Entretien avec …DR BABACAR NIANG, PREMIER MEDECIN URGENTISTE : « La médecine d’urgence est en pleine effervescence à Dakar »
Depuis quelques années, les Sénégalais découvrent des services d’urgences médicales et d’assistance : fruit de la médecine d’urgence. Pour faire plus ample connaissance avec ce métier qui n’est pas enseigné, à proprement dit, dans notre pays, nous avons rencontré le Docteur Babacar Niang, premier médecin urgentiste du Sénégal qui, à son retour de l’Hexagone où il a appris ce métier, a monté dans la capitale sénégalaise, la première structure de services d’urgences médicales. Pour le Dr Niang, ce métier est en effervescence. La preuve, tous les hôpitaux ont ce dispositif d’urgence actuellement. Entretien…
Qui est le Docteur Babacar Niang ?
Je suis âgé de 54 ans et suis diplômé en médecine d’urgence de la Faculté de Médecine de Tours (France), associé à la médecine aéronautique. Ce qui fait qu’à mon retour au Sénégal, en 1987, j’ai mis en place un service d’urgence médicale et d’assistance (SUMA)
Qu’est-ce qui vous a poussé vers la médecine d’urgence au moment où elle était presque inconnue au Sénégal ?
En effet, j’ai assisté au premier développement des SAMU en France. D’ailleurs la région de Tours où j’étais, venait de mettre en place son premier SAMU. Et dès le début, j’ai même été utilisé pour assurer la régulation des sorties des ambulances SAMU. J’étais donc aux urgences et j’ai vu son importance. La preuve, actuellement, il n’y a pas un pays où l’urgence n’est pas prise en compte. Mieux, je crois que la plupart des urgentistes deviennent des vedettes. Vous avez vu récemment ce qui s’est passé avec la grande canicule en France.
Quelle est la différence entre un urgentiste et un médecin ?
On est d’abord médecin avant d’être un urgentiste. Urgentiste, c’est toute une fonction qui a été développée. Dans les décennies passées, les personnes arrivaient dans les hôpitaux pour mourir. Les pompiers allaient chercher les malades les plus graves, les transporter sans perfusion, sans calmer les douleurs, avec juste un brancard. On s’est rendu compte que le taux de décès était élevé avant l’arrivée à destination.
C’est là qu’un médecin a eu l’idée de faire la médecine pré-hospitalière, c’est-à-dire que l’hôpital se déplaçait vers le malade. Ce qui méritait toute une formation et tout un matériel adapté à la mobilité (petites bouteilles d’oxygène, appareils de respiration, pose de perfusion dans des conditions les plus difficiles, etc.). Il faut aller conditionner le malade en tout lieu. Ce qui change un peu dans l’attitude habituelle des médecins. Quand un urgentiste arrive, il doit régler le problème presque sur place. À la limite, il ne doit rester que l’opération à faire. Cette prise en charge pré-hospitalière commence par le nettoyage du malade qui a du sable dans les yeux, jusqu’au malade qui saigne abondamment et a probablement une détresse respiratoire. Il faut le remettre en l’état, remonter la tension, lui remettre de l’oxygène s’il respire mal. Cela se fait donc dans des conditions hors de l’hôpital. Il faut une pratique, des cours et un diplôme pour pouvoir y arriver.
Quel est l’état de ce métier au Sénégal ?
Pour illustrer la situation, permettez-moi de vous raconter une anecdote : Dans les années 90, la deuxième personnalité de la Banque Mondiale qui était de passage à Dakar se promenait dans la ville pour se faire soigner d’un œdème (réaction allergique). C’est en arrivant dans la clinique où j’avais commencé à cette époque (clinique Fatma) qu’on lui avait annoncé qu’il y avait un nouveau médecin qui acceptait de se déplacer. Ce qui veut dire que ce haut fonctionnaire qui avait les moyens avait parcouru tout Dakar et n’avait pas trouvé un médecin qui acceptait de se déplacer, même pour venir le voir. Alors qu’aujourd’hui, on parle même de concurrence des services d’urgences. Ce qui est un mot (ndlr : concurrence) que je déplore un peu. Nous sommes des collègues. Les gens ont subi une formation et reçu des diplômes. Vous verrez que toutes les cliniques et les hôpitaux ont un dispositif d’urgence actuellement.
Est-ce que cette formation de médecine d’urgence existe au Sénégal ?
Non, malheureusement, elle n’existe pas encore au Sénégal. Mais la réanimation a démarré, il y a 5 ou 6 ans. La preuve, nous commençons à travailler avec les premiers urgentistes sortis de la formation qui se fait au Sénégal. Mais des gens proprement formés au Sénégal, il n’y en a pas. Il y a l’Ambassade de France qui peut vous permettre de suivre des cours et effectuer la formation dans des hôpitaux en France. Enfin, il y a aussi des cours d’initiation qu’on donne dans la formation des médecins.
Quel est le dispositif d’un urgentiste pour un travail efficace ?
C’est d’abord, avoir un service qui fonctionne 24h-24, tant au niveau des médecins, que des ambulanciers et des infirmiers. En plus de cela, il y a des véhicules d’intervention rapide, dont nous disposons et qui permettent au médecin de partir même de chez lui, pour aller répondre à une urgence. Cela veut dire que son véhicule doit être toujours équipé d’une trousse médicale, d’une bouteille d’oxygène, d’un respirateur, d’un aspirateur, etc. Et nous (Ndlr : le SUMA), nous ne nous sommes pas arrêtés aux urgences de transport seulement. Dans la clinique, il y a une équipe permanente de 2 médecins dont des réanimateurs, qui travaillent en alternance autour du malade. Le réanimateur peut s’occuper des cas les plus graves qui peuvent être dans la salle de déchoquage qui est une nouveauté au Sénégal.
Quelles sont les contraintes pour un urgentiste ?
Nous sommes dans un pays où la prise en charge n’est pas encore adéquate. La preuve, nous traitons presque gratuitement. Nous nous retrouvons le plus souvent avec des assurances qui mettent du temps à se prononcer sur la prise en charge ou non des patients. Nous sommes une structure privée et nous ne pouvons pas engager un bloc opératoire sur des cas qui ne sont pas pris en charge, en déplaçant des chirurgiens privés. Donc, c’est la plus grosse difficulté que nous rencontrons et parfois il faudrait avoir le rapport d’accident et nous, médecins, nous sommes obligés de courir derrière les services de police pour savoir si l’assurance nous permet de nous engager dans la prise en charge ou pas. C’est très dur pour nous, surtout avec l’augmentation du prix du carburant, de faire rouler notre parc d’ambulances et de véhicules d’intervention. Pire, il est arrivé à un moment où l’Etat a dit que la subvention qu’il donnait aux urgentistes était arrêtée. Idem pour la municipalité de Dakar.
L’autre difficulté est que les hôpitaux sont débordés et il faut trouver des places aux malades que nous essayons de transférer par la suite. Parce que leur prise en charge doit se faire au niveau des hôpitaux qui sont les structures qui reçoivent l’argent de l’Etat pour soigner tous les Sénégalais, quels que soient leurs moyens.
Comment appréhendez-vous l’avenir de ce métier d’urgentiste au Sénégal ?
Avec beaucoup d’espoir. Depuis que nous avons démarré les urgences, je vois que les collègues, qui sont passés ici, sont en train de monter soit des structures privées, soit des structures d’Etat. Les personnels du SAMU municipal de Dakar ont fait leurs premières armes chez nous. Je peux citer aussi AM-assistance, SF-médecins, etc. Dans tous les hôpitaux, il y a eu des conférences sur les urgences. L’Etat se démène dans les urgences. La preuve, le premier geste du Président Wade à son arrivée au pouvoir a consisté à débourser du Trésor Public 500 millions de Fcfa au profit des urgences. Son souci est de voir des services d’urgence performants. Donc l’avenir est prometteur et je pense que la plupart de nos collègues l’ont compris et essaient d’avoir des diplômes.
Tout récemment, nous avons eu des propositions de l’ambassade d’Italie pour une formation gratuite d’urgentistes. Vous avez aussi vu comment nous avons été sollicité pendant le sommet de l’OCI. Tous les hôtels de Dakar ont besoin d’un service d’assistance, avec un service médical d’urgence.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui veut se spécialiser dans la médecine d’urgence ?
Il faut d’abord de l’abnégation pour commencer sa médecine et la terminer. Ensuite, il faut commencer l’apprentissage de l’urgence en sachant que c’est un métier où il faut s’investir à plus de 200 %... Il faut vraiment une bonne santé, un bon état physique et mental, et s’investir vraiment dans ce qu’on fait. C’est réellement dans ce sens-là que l’on peut comprendre l’importance de la médecine d’urgence.
Propos recueillis par Charles SENGHOR